Monthly Archives: July 2008

Prologue à mon prochain roman..

“Elle s’appelle Keziah” , me sourit maman, en me tendant ma petite soeur flambant neuve. Flambant, c’était d’ailleurs le cas de le dire – elle était toute rouge, même si, côté neuve, elle n’en avait pas tout à fait l’air: fripée, comme une vieille dame.

“Keziah” , répétai-je, en la prenant dans mes bras, mes yeux débordant d’admiration pour maman et d’émerveillement, d’affection, pour cette minuscule créature, à qui je promis en silence de toujours l’aimer et de m’avérer la meilleure grande soeur du monde.

“C’est quand même un drôle de nom…” , m’aventurai-je encore. Maman m’indiqua la Bible à son chevet, m’énuméra les versets à chercher, dans le livre de Job:


Le Seigneur combla Job de ses bénédictions, plus encore qu’il ne l’avait fait auparavant. … Il eut aussi sept fils et trois filles. Il nomma la première Yemima, la seconde Keziah* et la troisième Quéren-Happouk. Dans tout le pays, on ne trouvait pas de femmes aussi belles que les filles de Job. Leur père leur réserva une part d’héritage au même titre qu’à leurs frèr
es.

C’est vrai, elle ne s’en était quand même pas trop mal tirée. Je la voyais mal écrire “Quéren-Happouk van der Kindere” dans ses cahiers de première primaire, alors qu’une petite veinarde aurait le temps de gribouiller trois fois “Claire Martin” ou “Lydie Icks”.

“Et Emilie, demandai-je pour la enième fois, ça veut dire quoi?”
Maman se contenta de me sourire. Je connaissais la réponse plus que suffisamment. Rien de spécial… d’où le deuxième prénom duquel on m’avait affublée, Désirée, que je n’étais pas sur d’aimer en lui-même, mais qui exprimait si bien les sentiments de mes parents lors de mon arrivée qu’il m’était véritablement précieux.

Je continuais à contempler Keziah, savourant l’émotion du moment. Une petite soeur, enfin ! Il était grand temps, malgré l’amour que je portais å mes deux frères. Mais huit ans d’écart, c’est quand même beaucoup. On ne partagerait pas tant que ça. Lorsque Keziah aurait mon âge de l’époque, je serais déjà presqu’adulte (du moins à mes yeux). Mais voilà, dans mon imagination, elle grandissait plus vite que moi, devenait presque ma jumelle. Il faut dire que, de jumelle, j’en avais une, jusqu’au jour où…

Enfin, je lui laisse la plume, puisque c’est d’abord elle qui se veut écrivain. Même si je m’en mêlerai de temps en temps, puisque c’est quand même de moi aussi qu’il est question…

* Keziah est l’orthographe anglaise de Quessia.

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Après la lecture de "Seras-tu là", de Guillaume Musso

Il m’a marquée, ce livre, même si au début j’étais déçue par le manque de subtilité du style et la ressemblance trop profonde avec un autre roman que j’avais lu a peine quelques semaines plus tôt… Mais j’en ai dévoré le dernier tiers, et, pour finir, il m’a plongé dans une profonde réflexion…

Bien sur, ce n’est qu’un roman. De la fiction. On ne peut pas revenir dans le passe.
Et pourtant… j’aimerais tellement.

Et si on n’était pas parties? Si j’avais change d’avis? Si j’avais dit non a ma mère?

Et si ma mère avait pris au sérieux la lettre que lui avait adresse Marianne? C’était une bouée de sauvetage qu’elle me lançait, mais ma mère n’a pas su voir a quel point j’en avais besoin. Je n’avais pas l’air d’être trop en danger. Crise d’adolescence, peut-être… Et bien sur, on pourrait dire qu’elle a eu raison. La vie a fini par prendre un cours plus ou moins normal…

Mais voila, c’est maintenant que je me noie, et la bouée de sauvetage est restée suspendue en 1991. Plus moyen de la prendre, d’aller la chercher. C’était le moment ou jamais. C’est donc jamais.

Cependant (il fallait bien que je trouve un synonyme a ce “pourtant”…!), est-ce vraiment si simple?

Aurais-je vraiment voulu ne jamais connaître toutes les personnes que je porte dans mon coeur depuis 1991, et surtout depuis 1996? Question impossible… Et pourtant, je me doute bien, au fond de moi, que j’en connais la réponse. Il y a tant de gens qui m’aiment mais si peu qui m’aiment comme j’ai besoin d’être aimée…. si peu qui m’ont toujours connue, qui me comprennent vraiment, qui me choisiraient en demoiselle d’honneur et en marraine de leurs enfants, qui remueraient les cieux et la terre pour être à mes côtés Je suis consciente qu’ on m’estime, qu’on m’apprécie. Mais je n’ai pas vécu assez longtemps aux côtes de qui que ce soit pour être LA personne qui compte pour eux, LA meilleure amie. Je n’en suis qu’UNE, parmi d’autres… Je pense qu’on a tous besoin d’un petit univers ou on est LA personne. Pour moi, c’était la Belgique. Aujourd’hui, je ne sais pas, cela peut-il se récupérer?

Et si, dans mon exil, j’avais appris a revenir… plus tôt? Même si on ne me l’avait pas permis a treize ans, j’aurais pu – j’aurais dû – me rattacher a la Belgique à l’âge adulte.

Je saurais qui je suis. Du moins, c’est ce qu’il me plaît de penser, mais le sait-on jamais vraiment? Aurais-je fini par tout balancer et partir pour l’Angleterre, parce qu’il fallait que je connaisse enfin “mon” pays?

Si je pouvais, comme Guillaume Musso, en faire un roman, je m’arrangerais pour que certaines choses reviennent au même. Je m’arrangerais pour avoir passé cette année a Guernesey et habité chez les de la Mare, et pour avoir étudié a Cambridge, d’où je conserverais ces amitiés qui me sont si chères… Je m’arrangerais aussi pour avoir rencontré certaines personnes que j’ai connues depuis (oui, Emily, je parle de toi! De Rachel, aussi. De Josie… faut voir.)…

Mais, dans ce cas-la, j’aurais eu un port d’attache, un chez-moi. J’aurais su où j’appartenais. Je n’aurais pas connu de si près et pendant si longtemps cette douleur, ce vide d’enfant unique, parce que j’aurais eu plusieurs quasi-frères et quasi-soeurs d’adoption, des neveux, des nièces, peut-être même des filleul(e)s, tout ce dont je me suis privé si amèrement au cours de ces longues annees, alors qu’il me suffisait de monter dans un train…

J’aurais peut-être plus de facilité a me faire des amis, libre, ou du moins beaucoup moins prisonnière de ce besoin désespéré d’amour et de cette intensité qui, paradoxalement, étouffent les amitiés naissantes. Peut-être aurais-je ressemble de plus près a Anne-Laure, dont tant d’entre nous revaient du privilège d’être amie. Je n’aurais pas connu Josie, et, en fin de compte, ça aurait sûremement été mieux. Je me serais épargné beaucoup de larmes… et toute la thérapie qui m’amène a écrire ces mots. Ou peut-être l’aurais-je connue, mais tellement plus simplement. J’aurais eu conscience d’avoir une grande soeur, d’appartenir quelque part. Je n’aurais pas cherché qu’elle comble en moi ce vide qui vient de n’avoir jamais vraiment su qui on est, et où est son vrai chez soi.

J’en ferai peut-être un livre de tout ça, un jour. Et c’est peut-être comme ça que je deviendrai écrivain. Peut-être, paradoxalement, qu’il me fallait le vivre pour réaliser le rêve que j’avais cru enfoui avec tous ces beaux souvenirs que j’aurais tant voulu prolonger…

Réflexions d’une Zinneke en Eurostar


“le Zinneke est celui qui a des origines multiples, symbole du caractère cosmopolite et multiculturel de Bruxelles.”

J’aime L’Eurostar. Pas seulement parce qu’il me transporte chez moi chaque mois pour que je me rappelle qui je suis. Ni à cause de ce sentiment de liberté qu’engendre le voyage en confort et en rapidité. Ni même parce qu’aujourd’hui j’ai la meilleure place du monde, dans le premier wagon, qui arrivera à Bruxelles quelques précieuses secondes avant les autres, avec une table grâce à laquelle je peux griffoner, et une fenêtre, à travers laquelle je vois défiler l’Angleterre, la France, puis le cher plat pays… Autant de lieux qui font de mois cette Zinneke que je suis. Fenêtre dans laquelle je vois d’ailleurs le reflet inversé de ces gribouillages (reflet qui, d’ailleurs, donne la fausse impression que mon écriture est beaucoup plus soignée qu’elle ne l’est véritablement) et à essayer d’écrire en regardant ce reflet plutôt que la réalité.

Encore une belle metaphore de la vie, ça. Il est tentant de regarder le reflet et de vivre d’après lui, et non d’après la réalité- il est parfois tellement plus joli, parfois simplement different d’elle et c’est tout ce qu’on lui demande…

Pourtant, c’est dans la réalite que l’on est condamné, ou qu’il nous est donné (selon les opinions) de vivre. Il serait dangereux de s’orienter avec le passé comme boussole, ou les souvenirs d’un passé qui n’existe plus et peut-être, au juste, n’a jamais vraiment existé tel qu’il est dans les mémoires… Tout comme, en écrivant sans regarder la page elle-même, on finit par écrire de travers. Et c’est de travers qu’on voit la vie par la fenêtre du passe, des souvenirs à l’eau du rose où tout était si beau au temps du bon vieux temps, puis où – oh douloureuse non-réalite – les autres continuaient à vivre bien heureux, la vie continuait à son rythme merveilleux, mais sans nous…

Trève de digressions. (Pour le moment. Je ne doute pas qu’il y en aura bien d’autres.)

Si j’aime l’Eurostar, c’est donc, bien sûr, pour toutes les raison classiques – les details pratiques et essentiels, cette fenêtre, cette table – et parce que son existence même, et ma conscience de son existence, que je sois dedans ou non, me réconforte dans mon exil en me rapprochant des miens et de chez moi.

Mais c’est aussi et surtout parce que dans ce train, on trouve ce délicieux mélange de langues – mes deux langues, et puis le néerlandais, que je ne parle plus ou pas encore mais qui me fiat sourire de nostalgie et de bonheur parce qu’il me rappelle mes racines et mon chez moi.

Tout comme le train qui fait Londres-Cambridge abonde en intellectuels – avec qui je me sens solidaire, puisque je suis aussi des leurs – dans ce train-ci il y a surtout d’autres déracinés, comme ce garçon que j’ai rencontré la dernière fois et dont je n’ai pas compris – ou du moins pas retenu, ce qui revient au même, ou presque – l’histoire, l’identité, la nationalité. C’est ce que les autres doivent penser de moi aussi. Compliquée, son histoire a celle-là. Elle est bien anglaise, ça j’en suis sûr, mais elle se veut belge…. Je ne sais plus lequel de ses parents est d’où ni où elle a vécu, au juste. Ce train, je vous garantis qu’il est plein a craquer d’autres comme moi. Je pourrais passer des heures à discuter avec ces gens-là. Dites-moi, c’est quoi, votre histoire? Où vous sentez-vous chez vous? En avez-vous un, au juste, de chez vous? C’est où, “home”? (Comme le dirait Nancy Huston, “il y a de l’intraduisible là-dedans”.) Ces compagnons de voyage comprendraient cela, sans me regarder de travers. Comme moi, ils raffoleraient sûrement de “Nord Perdu”, ce livre grace auquel je me sens désormais beaucoup moins seule, beaucoup plus comprise, ne serait-ce que par Nancy Huston, que je ne connaîtrai jamais. Tout commes ces autres voyageurs déracines, d’ailleurs.

Leur simple existence, comme celle de l”Eurostar même, me suffit.

Recommencer à écrire

J’ai affirmé avoir recommencé à écrire “sans avertissment préalable”. Ce n’est pourtant peut-être pas tout à fait juste. Un éternuement, par exemple, ça vous prend aussi d’un coup, sans raison précise, et pourtant il y a quand même ces quelques secondes de picotements, de démangeaisons..

Et ces picotements, ces démangeaisons, c’est ainsi que l’on pourrait décrire les quelques mois qui m’ont amenée à reprendre le stylo métaphorique que répresente ce blog. En empruntant et adaptant une expression d’Yves Duteil, autre amoureux de la langue française, “j’ai le stylo qui me démange…”

Il ajoutait, “alors je gratte un petit peu”. Mis à part le fait que l’on ne “gratte” plus quand c’est avec un ordinateur que l’on écrit, je ne pense pas pouvoir m’arrêter à “un petit peu”. Si mes souvenirs sont bons, une fois qu’on commence à écrire, c’est à une obnubilation que l’on se livre. (Ce mot existe-t-il? Il le devrait!) Tout ce que je vis, tout ce que je ressens, je voudrais en faire un poème et, qui sait, peut-être même un roman…. Mais ça devient fatiguant, quand il me faut non seulement vivre des émotions et des sensations fortes, mais en plus les exprimer clairement, et, en plus, élégamment, et si possible avec des rimes… Quelle pression. Quelle magnifique pression. Ça donne une raison d’être aux emotions et même au passé, et cette raison d’être, j’en ai bien besoin en ce moment.

“Qui suis-je?”, par example, magnifique question philosophique… mais non facile à vivre lorsqu’elle devient une realité de tous les jours…

Qui suis-je, en effet? J’espère pouvoir y répondre bientot. Watch this space comme on dit en anglais.

.. Et voilà qu’un jour, comme ça, sans avertissement préalable, sans raison bien précise, peut-être par amour renouvelé des mots, des livres, de la langue française, mais sans vraiment savoir pourquoi, on reprend son stylo et on se remet à écrire…

A vrai dire, ce n’est plus un stylo. Ni même ce bic bleu et ce bloc-notes-brouillon quadrillé à la couverture bleu foncé acheté au GB pour vingt francs, plus ou moins. Aujourd’hui, vingt ans plus tard ou presque, c’est devenu un clavier que l’on tapote… un clavier inférieur d’ailleurs puisqu’anglais et donc difficilement capable de s’exprimer en accents, en cédilles, en trémas, en tant de choses qui représentent ce délicieux français.

Comme il m’a bien representée, ce clavier. Capable de produire du français, bien sûr, mais avec difficulté, et lentement. Ça ne lui est pas naturel. If faut réfléchir, faire des pirouettes techniques. C’est tout un effort, et on finit par se demander si ça en vaut la peine. Peut-être est-il tout bêtement plus facile de s’exprimer en anglais alors que c’est pour l’anglais que le système a été conçu. Alors qu’on est entouré d’anglais. Alors que les mots anglo-saxons se trouvent a portée de main sans devoir se creuser les méninges…

Et pourtant. Une philologue diplômée d’une plus ou moins prestigieuse université n’est pas censée estimer, et encore moins affirmer tout haut (ou écrire dans un blog, que tout le monde pourrait lire, ce qui est l’équivalent bien plus pratique et plus moderne, ou postmoderne, du haut-parleur), on n’est pas censé estimer, donc, qu’une langue serait supérieure a une autre…

Et pourtant… Comment se fait-il que j’interrompe si rarement ma lecture pour méditer sur l’élégance du style lorsqu’il m’arrive de lire en anglais? Alors qu’en pleine lecture de tant de romans francophones, dont le deroulement de l’histoire me tient pourtant à coeur, je pause pour m’extasier: “Que c’est beau! Que c’est bien ecrit! Que la langue francaise est touchante et agréable à lire!” Ce phénomène s’explique peut-être par le fait qu’il s’agisse de ma langue maternelle, ma langue de coeur. Et pourtant… (encore une fois “pourtant”, ce mot si utile pour les compliquées et les paradoxales) je n’y crois pas tellement, a cette théorie selon laquelle il n’y aurait aucune langue supérieure, intrinsèquement plus belle que les autres.

Soit. Revenons-en donc à ces changements technolgiques. En fin de compte, les choses sont-elles si différentes de nos jours? Naguère (comme j’aime ce mot; suis-je la seule à encore l’utiliser?), lorsque je gribouillais dans mes cahiers, personne – ou presque – ne me lisait. Aujourd’hui, tout a basculé: je m’exposerais au monde entier en “publiant” ce blog. Voilà, du moins, la théorie.

Et pourtant – qui me lit? Il m’arrive encore de rêver, comme autrefois, en me disant qu’un jour, peut-être même avant mes quarante ans, on reviendra sur ces “pages” pour étudier de plus près la genèse de cet écrivain belge à succès (non, pas Amélie Nothomb, l’autre, l’Anglaise avec ce nom si français…)

Mais pour le moment… Toi qui me lis – toi ma grande soeur adorée, toi mon amie d’enfance qui m’a tant manqué à l’adolescence et que je regrette tellement d’avoir perdue de vue ces dernières annees, toi, l’inconnu dont je ne connais ni le visage, ni le nom, et qui me lit plus par curiosité que par envie, par nostalgie, par politesse, ou par vague devoir… Toi, lecteur, donc – me liras-tu encore dans quelques mois?

La technologie change, en effet. On est bien loin des gribouillages dans les cahiers à vingt francs. (D’ailleurs, c’était quoi, un franc?) Mais en fin de compte rien ne change trop. Je continue à être amoureuse de la langue française. A rêver d’être ecrivain – mais, pour maintenant, tout comme alors dans les cahiers, on a beau être technologiquement plus avancé qu’en 1991, c’est surtout pour moi-même. (En espérant, paradoxalement, qu’il y aura quand même des lecteurs qui auront à me contredire – du moins cur ce point.)

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